11,4 % de femmes dans l’Espace : qui sont ces astronautes (pas) comme les autres ?

Astronaute en EVA pour effectuer des réparations sur l'ISS
Astronaute en EVA pour effectuer des réparations sur l’ISS. Statistiquement, il y a plus de chances qu’il s’agisse d’un homme que d’une femme… (Photo NASA)

Valentina Tereshkova, Sally Ride, Claudie Haigneré, Peggy Whitson, Kathryn Thornton, Christina Koch, Jessica Meir Ces noms ne vous disent rien, alors que vous connaissez Youri Gagarin ou Buzz Aldrin ? Il est temps de rectifier les choses et de braquer le projecteur sur les femmes astronautes.

Vous avez sans doute aimé Ellen Ripley/Sigourney Weaver (Alien), Ryan Stone/Sandra Bullock (Gravity). Peut-être aimerez-vous aussi Sarah Loreau/Eva reen, cette maman astronaute qui prépare son départ pour Mars et la séparation d’avec sa fille, dans le film Proxima sorti au cinéma le mercredi 27 novembre. Mais, avec tout le respect que l’on peut avoir pour ces immenses actrices, qu’en est-il des femmes qui sont allées dans l’Espace « pour de vrai » ? Connaissez-vous seulement leur nom ? 

Moi non. Exception faite de la Française Claudie Haigneré, je ne pourrais pas en citer une seule, spontanément. Ou peut-être, en cherchant bien, le duo Christina Koch et Jessica Meir. Ces deux Américaines ont effectué la première sortie extravéhiculaire dans l’Espace (EVA pour les intimes) 100 % féminine, en octobre 2019. Voilà deux sacrées femmes, également grandies par leurs réponses à la parodie d’interview menée par Donald Trump. Mais oublions-le bien vite et prenons de l’altitude. Comme Christina Koch et Jessica Meir qui « suivent les pas d’une longue lignée de femmes dans l’Espace ». Et pas que sur grand écran.

Une « longue lignée de femmes dans l’Espace »

La liste est longue, en effet, bien que (spoiler alert) la parité ne soit pas plus au rendez-vous que sur le plancher des vaches. Les femmes ne représentent que 11,4 % des 562 personnes qui sont allées au moins une fois dans l’Espace, recensées sur le site www.spacefacts.de dont je tire les données exploitées ici. Une personne sur dix. Pour la moitié de l’humanité… 

(Au passage, pour désigner les astronautes/ cosmonautes/ spationautes/ taïkonautes comme un seul et même ensemble, je parlerai d’astronautes. Après tout, c’est la NASA qui domine le paysage…)

Si l’on remonte aux origines des missions spatiales habitées, la première femme était… la 10e personne envoyée dans l’Espace. Les proportions sont bien respectées. Le 16 juin 1963, la cosmonaute Valentina Tereshkova, 26 ans, décollait pour un voyage d’un peu plus de deux jours. Et il faudra attendre le 19 août 1982, presque 20 ans plus tard, pour qu’une deuxième femme parte. Une deuxième Soviétique : Svetlana Savitskaya, 34 ans. Je ne vais pas toutes les énumérer, rassurez-vous. Enfin, à ce train-là, une femme en apesanteur tous les 20 ans, on partait sur des bases un peu limites. Limites, comme certains propos de cette vidéo russe que l’on peut découvrir au sujet des « femmes dans l’Espace ».

Les choses se sont heureusement améliorées. Dans les faits, si ce n’est dans le discours… ou dans la coupe inadaptée des combinaisons spatiales. Les années sans femmes envoyées dans l’Espace se font rares. On en compte quand même 3 depuis l’an 2000 : 2004, 2015 et 2017. Des années « maigres » après l’explosion de la navette Challenger en 2003. Grosso modo, on envoie des femmes dans l’Espace quand on y envoie beaucoup de monde, comme le montrent les courbes empilées de gauche, ci-dessous.

Notez aussi qu’aucune année n’est paritaire. Aucune année ne passe même la barre des 25 % de femmes parmi les personnes envoyées dans l’Espace, comme l’indiquent les courbes empilées de droite. Sauf 1963, mais sur un volume tout riquiqui. Seules trois personnes ont décollé, cette année-là : Valentina Tereshkova, son compatriote Valeri Bykovsky, et l’Américain Leroy Cooper.

Quel pays fait décoller le plus de femmes ?

Eh oui, les Américains ont commencé à s’en mêler, piqués de voir des Soviétiques goûter à l’apesanteur les premiers… Les Etats-Unis ont largement inversé la tendance, face à l’URSS puis la Russie. D’ailleurs, la troisième femme dans l’Espace fut Américaine : Sally Ride a décollé le 18 juin 1983, à 32 ans. De nombreuses autres ont suivi. A ce jour, 78,1 % des femmes envoyées dans l’Espace sont Américaines. 

Ceci dit, les Américains envoient aussi beaucoup plus d’hommes que les autres nations. Si l’on regarde la part des femmes parmi les personnes envoyées dans l’Espace, alors on n’atteint que 14,5 % de femmes parmi les astronautes de la NASA. A peine mieux que la moyenne générale. Le Japon et la Chine font un peu mieux (16,7 % et 18,2 %), la France moins bien (10 %, grâce à Claudie Haigneré seule). Le Royaume-Uni a envoyé une personne de chaque sexe dans l’Espace. Et le seul Coréen du Sud qui a décollé était… une Coréenne du Sud, Soyeon Yi.

Portrait-robot : qui sont ces astronautes qui volent au-dessus de nos têtes ? 

Les données de Spacefacts permettent aussi de brosser un petit portrait-robot de ces femmes d’exception. En moyenne, elles sont plus jeunes, plus souvent célibataires ou divorcées, avec moins d’enfants que leurs homologues masculins… Et elles occupent aussi moins souvent la position de supérieur hiérarchique. 

Commençons par le statut marital : les hommes mariés représentent 92 % des astronautes, alors que seulement 68,8 % des femmes astronautes sont mariées. Le célibat et le divorce sont plus fréquents pour elles que pour eux. 

Dans le même temps, elles ont tendance à avoir moins d’enfants qu’eux. C’est simple, la moitié des astronautes femmes n’a pas d’enfants, alors que seuls 9 % des hommes sont concernés. Plus elles comptent de rejetons, moins elles ont de chance de décoller… C’est l’inverse pour les hommes. On observe même un pic à deux enfants : 47 % des astronautes masculins sont dans ce cas. 

On ne compte que 3 astronautes femmes avec 3 enfants chacune… et Kathryn Thornton, qui a eu 5 enfants et qui a fait 4 voyages dans l’Espace. En quelques clics via Wikipedia, on apprend qu’elle est née dans l’Alabama, que sa famille est recomposée, que son mari Stephen est professeur émérite de Physique à l’université de Virginie et auteur de quelques livres notamment sur la dynamique des particules. Quand ils ont un peu de temps libre dans leurs brillantes carrières, ils vont skier ou faire de la plongée sous-marine. Mais. Comment. Font-ils ? 

Revenons aux données. En moyenne, les femmes astronautes effectuent leur premier vol à 37,6 ans, contre 40,2 ans pour les hommes. Depuis les premiers vols habités, cet âge moyen augmente d’ailleurs légèrement.

Cette relative jeunesse des femmes astronautes n’est sans doute pas sans lien avec le fait qu’elles sont moins souvent au sommet hiérarchique de leur mission. Finalement, l’Espace n’est pas si différent de la Terre.  Il s’agit sans doute plus d’un problème lié au vivier que d’un souci purement spatial. Combien de femmes parmi les pilotes d’essai ou les grands scientifiques, amenés à devenir d’éventuels astronautes ? D’où l’intérêt d’encourager les petites filles à devenir des femmes puissantes… et de leur donner des modèles féminins.

Et une fois dans l’Espace, sont-elles des astronautes comme les autres ? 

Maintenant, si l’on regarde le nombre de voyages effectués par chaque Spacien, la moyenne est identique : ils et elles partent en moyenne 2,3 fois. Les femmes ont un peu plus tendance que les hommes à ne partir qu’une fois… Mais 9,3 % des femmes partent 5 fois, alors que seuls 3,8 % des hommes partent 5 fois. Seuls des hommes ont fait 6 ou 7 vols différents. Soulignons que les 6 femmes qui ont fait 5 voyages (Shannon Lucid, Bonnie Dunbar, Marsha Ivins, Tamara Jernigan, Susan Helms, Janice Voss) sont toutes Américaines. La Russie, distancée, prépare de nouveau quelques femmes.

En termes de temps de vol, les choses se gâtent… La moyenne montre un net décrochage entre les hommes et les femmes, tout comme les « records » de temps passé dans l’Espace. Les femmes ont passé en moyenne 103 296 minutes là-haut, contre 143 025 minutes pour les hommes. En jours, la mesure est moins précise mais plus parlante : 71 jours contre 99 jours. Pour les records, l’Américaine Peggy Whitson a passé 665 jours (958 942 minutes précisément) dans l’Espace. Née en 1960, elle a fait trois séjours en apesanteur après avoir décollé pour la première fois à 42 ans. Côté masculin, le Russe Gennadi Padalka affiche un total de 878 jours (1 265 009 minutes) en 5 séjours. L’écart entre les deux : environ 7 mois. 

Quant aux sorties dans l’Espace, les femmes y sont sous-représentées. En effet, on ne compte que 6 % de femmes en « space-walk » alors qu’elles constituent 11,4 % des équipages, pour rappel. Et elles n’effectuent que 5 % des EVA. En moyenne, logiquement, on compte un peu moins de sorties par femme (2,9) que par homme (3,6) en moyenne. 

En revanche, lorsque l’on compte le temps passé en sortie extra-véhiculaire, une certaine égalité se dessine. On atteint une moyenne 1158 heures pour les femmes, contre 1172 heures pour les hommes. Une paille de 14h. Le record de la sortie la plus longue est d’ailleurs partagé par un homme et une femme. Le 11 mars 2001, Susan Helms et James Voss ont passé 8 heures et 56 minutes en EVA. 

En record de temps cumulé, on retrouve Peggy Whitson en 4e position avec 3621 minutes en 10 sorties. La même Peggy Whitson, biochimiste de talent, qui fut la première femme commandante à bord de l’ISS et dont on dit que « Superman porte son pyjama ». Le record est détenu par le Russe Anatoliy Solovyov avec 4728 minutes en 16 sorties. Une deuxième femme figure au top 10 : Sunita Williams, avec 3040 minutes en 7 sorties. 

Dans les coulisses

La place des femmes dans l’Histoire. A force d’écouter des podcasts comme La Poudre, Une Autre Histoire ou Des couilles sur la table, j’allais forcément tenter d’aborder la question, d’une manière ou d’une autre. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai choisi ce sujet. Ma curiosité a aussi été nourrie par la lecture des Culottées de Pénélope Bagieu. Au milieu de ces portraits de femmes « qui ne font que ce qu’elles veulent », on retrouve celui de Mae Jemison, la première femme afro-américaine dans l’Espace en 1992, dans le deuxième tome de cette série de BD. Allez, pour le plaisir, un peu de Peggy Whitson qui parle des femmes astronautes. Je l’adore.

Voilà pour le fond. Pour la forme, j’ai utilisé la fonction =importhtml dans Google Spreadsheet pour récupérer les données sur le site Space Facts. J’ai redécouvert cette fonction qui rend bien des services, à l’occasion des premiers volets du Mooc Data Journalism and Visualization with Free Tools que je suis, plus ou moins assidûment.

Ce cours en ligne est proposé par le Knight Center et Google News Initiative, avec Alberto Cairo et Simon Rogers dans le rôle des intervenants stars. Les modules ne sont pas équilibrés, celui sur le machine learning m’a laissée perplexe, et la présence des outils Google est un peu trop forte à mon goût. Mais j’ai pu y réviser pas mal, redécouvrir des trucs et astuces (comme cette fonction fill down qui te sauve la mise dans Open Refine), et en apprendre quelques autres (Web Scraper a encore des secrets pour moi, mais j’y travaille). Bref, une strate de plus dans un apprentissage qui ne sera jamais terminé, pour mon plus grand plaisir ! 

J’ai utilisé Flourish pour les visualisations, je commence vraiment à y prendre goût. A côté des visualisations complexes que je peux réaliser avec Tableau, dans le cadre de mon travail pour AEF Data Sup-Recherche, j’apprécie la facilité de prise en main et le rendu simple de Flourish. Il ne remplace pas Infogram qui permet de faire des posters avec plusieurs visualisations, ou Datawrapper dont la sobriété reste un must. Je sais déjà que c’est là que je ferai mon prochain diagramme de Sankey, dès que l’occasion se présentera (et parce que c’est vraiment trop tordu dans Tableau, désolée). Ah, et l’outil propose aussi le fameux bar chart race, même si ce format lasse déjà : ce serait le « hand-spinner de la dataviz ».

Pour finir, une petite note sur les couleurs utilisées ici. J’ai repris les nuances de violet et de vert utilisées par le Telegraph, après avoir lu ce post passionnant sur les couleurs et le genre, sur le blog de Datawrapper. Cette alternative au rose et au bleu s’appuyait sur l’identité visuelle de la campagne « Votes for Women » au Royaume-Uni au début du XXe siècle : « violet pour la liberté et la dignité, blanc pour la pureté, vert pour l’espoir », décrit Fraser Lyness, le directeur du journalisme graphique au Telegraph, dans ce post. Et le violet a été attribué aux femmes pour les visualisations du quotidien pour attirer l’attention sur elles. 

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